Les nouvelles « positions éminentes »

Pour comprendre la nature de la mondialisation à une époque donnée, il peut être utile de se référer aux stratégies militaires d’occupation de l’espace global, fort caractéristiques et révélatrices des grandes structurations à l’œuvre.

Pour illustrer ce point, je voudrais parler de la question actuelle des « positions éminentes » pour le contrôle des domaines publics mondiaux.

De tout temps, en matière de stratégie militaire, le contrôle des « positions éminentes » a joué un rôle essentiel. La maitrise des points hauts, ou de l’espace aérien en sont des exemples. De nos jours, il s’agit surtout de s’assurer le contrôle de la « position éminente » suprême : l’espace.

Rappelons qu’il y a environ 1000 satellites actifs actuellement en orbite. La moitié d’entre eux appartiennent aux États-Unis, et ceux-ci sont approximativement pour 50% d’usage civil et pour 50% d’usage militaire. Rappelons aussi que le 21 janvier 1967 un Traité international a banni la nucléarisation de l’espace – mais pas l’usage d’armes conventionnelles dans l’espace. C’est cette réalité que la polémique internationale autour du système de défense anti-missile révèle.

Dans le cadre d’une stratégie globale, que l’on a pu qualifier de « pax americana », l’armée américaine a identifié comme d’importance vitale divers domaines publics à l’échelle globale (« global commons ») : la mer, l’air, l’espace et le cyberespace (sea, air, space, cyberspace).

Elle a aussi défini une doctrine stratégique à leur égard, qu’elle a formulée ainsi: « La domination militaire des domaines publics mondiaux est un facteur clé de la position de puissance globale des États-Unis » (“The “command of the commons” is the key military enabler of the US global power position”).

Le contrôle des domaines publics mondiaux signifie que les États-Unis obtiennent beaucoup plus d’usages et d’avantages de la mer, ou de l’espace que les autres puissances, qu’ils peuvent empêcher leur utilisation par celles-ci, et que ces dernières perdraient tout engagement militaire sur les domaines publics mondiaux si elles cherchaient à en empêcher l’accès aux Etats-Unis. “Command means that the US gets vastly more military use out of the sea, space and air than do others, that it can credibly threaten to deny their use to others, and that others would lose a military contest for the commons if they attempted to deny them to the US.” Barry Posen,  The Military Foundations of US Hegemony, International Security, Summer 2003, pp. 5-46[1].

On trouve aussi formulée une doctrine plus  “politique” des domaines publics mondiaux, traduisant de façon fort intéressante l’admission d’un lien structurel entre les « domaines publics » et le « bien commun » mondial. C’est la doctrine selon laquelle : « La stabilité des domaines  publics mondiaux est en soi un bien commun » (“Stability within the global commons is a public good”).

Tout le monde a en effet un intérêt évident à une « stabilité » des domaines publics. La plupart des pays ont un très grand intérêt à cette stabilité, mais il est aussi vrai que d’autres pays, qui n’en tirent que peu d’avantages directs, restent de par leur degré de développement incapables de tirer tout le parti souhaitable des domaines publics mondiaux.

La puissance dominante, qui en tire des avantages tactiques et stratégiques absolument essentiels, estime en conséquence qu’il lui revient le rôle d’assurer la protection ou la garantie de cette stabilité. La question plus générale de savoir si cette stabilité est mieux garantie sous leur égide, plutôt que, par exemple, par un autre mécanisme, par exemple multilatéral, reste ouverte.

Mais ce qui m’intéresse surtout ici c’est le concept stratégique de « position éminente », dans le contexte plus large des sociétés de la connaissance.

La  notion concrète de « position éminente » varie à l’évidence suivant les milieux où l’on opère. La volonté de « domination » (« command ») qui se traduit d’une certaine manière dans l’espace, comment se traduit-elle donc dans le cyberespace ?

Plus généralement, quelles sont les « positions éminentes » dans la société de l’information et de la connaissance?

On peut avancer par exemple les nœuds de concentration mondiale du trafic Internet, les treize « serveurs racine » du DNS (dotés du système « Carnivore » ou de logiciels d’analyse des données « deep packet inspection »).

Mais il y a aussi le contrôle de l’architecture des réseaux et de ses grandes « autoroutes de l’information » (citons le système d’espionnage Echelon pour les satellites et divers autres systèmes d’espionnage pour les fibres sous-marines). L’architecture logicielle générale, les routeurs (avec les trap-doors), la prééminence dans le domaine des virus et autres chevaux de Troie électroniques, font à l’évidence partie des autres « positions éminentes » dont il s’agit de s’assurer le contrôle. Voir à ce sujet http://www.eff.org/issues/nsa-spying.

Naturellement, si j’ose dire, les « domaines publics » de la société de l’information peuvent être « contestés » par d’autres puissances (« contested commons »). L’espace en fait partie. On cite souvent, à cet égard, le récent tir d’un missile chinois sur l’un de ses propres satellites. Cela a pu être interprété comme un « message » adressé au monde sur la question de l’arsenalisation croissante de l’espace.

Les attaques de cyber guerre (cf l’affaire Google) font partie du même scénario de « contestation des communs ».

Un autre exemple de « communs », à la fois contestés et enchevêtrés (couplant des questions de stratégie militaire globale, et des systèmes clé pour les sociétés d’information): le système GPS, qui se voit concurrencé par le système européen Galileo.

On pourrait utilement chercher d’autres aspects stratégiques du concept de « position éminente » dans le cadre des sociétés de l’information. Ainsi, quel statut donner au renforcement continu de la propriété intellectuelle depuis plusieurs décennies ? (Barrages de brevets, frappes juridiques préemptives). Le non-débat public et démocratique sur l’Accord commercial Anti-Contrefaçon (ACAC ou ACTA en anglais) en fait partie.

Font aussi partie de la stratégie du « contrôle des communs », les questions de la captation privative des capitaux cognitifs (Google), sociaux (Facebook), attentionnels (Twitter), humains (marchandisation des données personnelles, observation et de l’exploitation des « intentions » des usagers).

Il faudrait, plus généralement, s’interroger sur le rôle global, stratégique et tactique, des techniques d’appropriation et de domination du domaine public des informations et des connaissances, et les confronter à une réflexion, par ailleurs urgente,  sur la nature même de l’intérêt général mondial.

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9 réflexions sur “Les nouvelles « positions éminentes »

  1. Bonjour Philippe, sur un sujet proche, je me suis amusé à produire cette petite vidéo, disponible en anglais et en français :
    WTFtalks : « Networks Symmetry and Net Neutrality » (v.1_Engl)

    WTFtalks : « Symétrie des réseaux et Neutralité du Net » (v.2_FR)

  2. Bonjour Olivier,
    J’aime bien ta formule de « silos sociaux » pour caractériser Facebook et d’autres. Je partage aussi l’idée que les données personnelles constituent un gisement de richesses, de pouvoir et de domination sans pareil. Sur la question de la « symétrie » (des réseaux, des monnaies et même du corps humain) c’est une vraie discussion. Mais elle n’est pas univoque. Il y a quelque chose qui n’est vraiment pas symétrique du point de vue anthropologique, c’est la flèche du temps… D’où une dissymétrie radicale, ontologique, laquelle influe à son tour les « pouvoirs », la « société », et donc ultimement les réseaux…

  3. C’est vrai qu’il y a dans l’humain une dissymétrie ontologique, celle qui distingue les sexes, les générations, les faibles et les forts, les malades et les bien-portants, etc. En suivant Jean Jean-Louis Dessalles selon lequel l’irruption des armes aurait entrainé l’émergence du langage chez nos ancêtres hominidés (cf. « Why we talks? » OXford University Press)., les armes pourraient être vues comme un moyen pour maintenir voire pour créer de la dissymétrie, tandis que le langage (tant qu’il n’est pas lui-même utilisé comme une arme) serait un moyen pour créer ou rétablir de la symétrie. Depuis nos origines, il y aurait un mouvement de balancier entre ces deux extrêmes.

    Le nouveau « commerce triangulaire » que je redoute serait une industrialisation de la dissymétrie sans pareil dans l’histoire, ayant pour pôles les « positions éminentes » dont tu parles. Nul doute à mon sens, qu’émergeraient alors avec plus ou moins de fracas des moyens de rétablir de la symétrie. Par exemple :

    – en employant des protocoles symétriques dont je parle dans ma vidéo,
    – en revoyant les processus d’émission et de distribution monétaire (cf. http://www.openudc.org/ ),
    – en découvrant de nouveaux modes de production énergétique (cf. http://jcfrs.org/JCF14/jcf14-abstracts.pdf ),
    – et qui sait, plus fondamentalement encore, en revoyant radicalement notre conception de la « flèche du temps » ? (cf. les travaux de cosmologie de Sabine Hossenfelder et de Frédéric Henry-Couannier : http://en.wikipedia.org/wiki/Dark_energy#cite_ref-38 ).

    D’autres idées ?

    • C’est une question très profonde que celle de la symétrie et de la dissymétrie. L’opposition armes/langages est très pertinente. mais le langage est aussi source de dissymétrie, et c’est aussi une « arme ». Les structures  » je/tu » ou « sujet / verbe /complément » sont dissymétriques. Par ailleurs la flèche du temps, ou la téléologie de l’évolution sont radicalement et ontologiquement dissymétriques. Si le mot « symétrie » = une forme de « démocratie », je suis pour la « symétrie », évidement. Mais si c’est la symétrie du « bruit blan »c, c’est moins sympa. Bref, autant je suis contre la dissymétrie très antipathique du « winner takes all », autant je trouve que la métaphore inverse, celle de la symétrie mérite une analyse fouillée…

  4. C’est une question très profonde que celle de la symétrie et de la dissymétrie. L’opposition armes/langages est très pertinente. mais le langage est aussi source de dissymétrie, et c’est aussi une « arme ». Les structures  » je/tu » ou « sujet / verbe /complément » sont dissymétriques. Par ailleurs la flèche du temps, ou la téléologie de l’évolution sont dissymétriques. Si le mot « symétrie » = une forme de « démocratie », je suis pour évidement. Mais si c’est la symétrie du bruit blanc, c’est moins sympa. Bref, autant je suis contre la dissymétrie très antipathique du « winner takes all », autant je trouve que la métaphore inverse, celle de la symétrie mérite une analyse fouillée…

  5. Bref, pour éviter que les « positions éminentes » ne se transforment en
    machines à broyer, un piste de trouver des moyens (artistiques,
    scientifiques, techniques ?) pour monter en quoi leur formation est la
    résultante de « lois naturelles » finalement assez mécaniques et
    stupides. Si leur existence ne peut être évitée, au moins pourrait-on
    travailler sur leur « légitimité » au sens de la « perspective
    numérique ». Cela pourrait aller jusqu’à concevoir des agents
    spécifiques permettant de déclencher une réponse immunitaire face aux
    phénomènes carcinogènes dont ils pourraient être les foyers.

    Cf. « GNUizez-les tous ! »
    http://www.cuberevue.com/gnuizez-les-tous-projet-pour-un-agent-gacheur-de-cyborgs-v0-1-partie-dun-futur-systeme-immunitaire-global/2720

    Dans la même veine quoique sur un autre registre, Pierre Lévy tente de créer de toutes pièces un méta-langage « symétrique » (c’est-à-dire admettant des groupe de symétrie) manipulable par les humains et les non-humains. Sa Grammaire IEML vient de sortir. C’est un vrai monument !

    http://pierrelevyblog.files.wordpress.com/2013/11/00-grammaire-ieml.pdf

    • Oui il y a des lois gouvernant la constitution des « positions éminentes ». Certaines peuvent apparaître « mécaniques et stupides » comme tu dis. Mais il y en a d’autres moins simples, moins triviales, plus rusées. Par exemple, la « position éminente » du cerveau humain dans l’anthropocène. On a besoin d’une philosophie plus élaborée des « positions éminentes »….

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