Du secret total et de l’éclair

Dix-huitième jour

L’un des meilleurs spécialistes français de la Kabbale s’appelle Secret, François Secret. J’ai toujours pensé que les noms propres portaient leur sens comme des destins ramassés. Je m’appelle bien Quéau, de keo, « grotte sous-marine » en breton, ou encore de cueva, « grotte » en espagnol. Secret a écrit notamment Le Zohar chez les Kabbalistes chrétiens de la Renaissance (1958), livre dans lequel apparaissent des noms aussi romantiques que Bartholomeus Valverdius, Knorr de Rosenroth, Blaise de Vigenère, Alfonso de Zamora, Guy Le Fèvre de la Boderie, mais aussi naturellement Gilles de Viterbe, l’incontournable Guillaume Postel, et bien sûr Johannis Reuchlin et Pic de la Mirandole. Ces noms sont comme des étoiles filantes sur le ciel profond des mystères. On aimerait pouvoir décrire en détail leurs trajectoires intellectuelles, empreintes d’espoir. Faute de temps, je me contente d’évoquer brièvement leurs noms, éternellement gravés dans l’encre des longs soirs.

Pourquoi suis-je intéressé par le Mystère ? D’abord, cette question remonte à l’aube des humains, et durera jusqu’à leur disparition – ou leur épiphanie. Ensuite, je tombe souvent sur des textes qui me font rire, non d’un rire moqueur, mais d’un rire empathique, complice. Par exemple, voici les deux premiers versets du chapitre 1 du Livre du Mystère, dont le titre hébreu est Siphra di Tsenniutha : « Le Livre du Mystère est le Livre qui décrit l’équilibre de la balance. Car avant qu’il y ait équilibre, la Face ne regardait pas la Face. » D’emblée, on voit qu’on s’attaque à forte partie. Quoi de plus élevé que la Face? Quoi de plus profond que son regard? Le verset 9 renchérit : « La tête qui n’est pas connue (…) est l’occulte dans l’occulte ». Et le verset 12 précise: « Ses cheveux sont comme de la laine pure flottant dans l’équilibre balancé ». Le chapitre 2 du Livre du Mystère évoque pour sa part la « barbe de vérité ». De quoi s’agit-il ? La « tête qui n’est pas connue » est bien entendu celle du Père céleste, et tous ces versets sont donc une allusion directe à son système pileux, aux poils et aux cheveux de Dieu, donc. Que peut-on en dire, vraiment ? La « barbe de vérité », selon un commentaire, est « l’ornement de tout ». De « tout » quoi? A partir des oreilles, où elle commence, « elle forme autour du visage un vêtement ». Qui pourrait voir le visage nu de Dieu? Sa barbe, c’est la vérité, qui seule, en vérité, peut habiller le corps incorporel de la divinité.

Un jour j’écrirai une philosophie et une esthétique générale du poil et du cheveu, tant il y a à dire à ce sujet. Pour le moment, je voudrai rebondir sur ce passage de l’Apocalypse : « Sa tête, avec ses cheveux blancs, est comme de la laine blanche, comme de la neige, ses yeux comme une flamme ardente. » (Ap. 1,14).

Ce langage matérialiste, commun à l’Apocalypse chrétienne et à la Kabbale juive (barbe, cheveux, laine, flamme), est-il adapté pour traiter des grands mystères ?Poser la question c’est y répondre.

La Kabbale projette subrepticement l’idée que toute sa symbolique pourrait bien être aussi la chose même. C’est l’un des paradoxes les plus constants de cette science inconstante. Son alchimie verbale consiste à transmuter les mots, à les métamorphoser en une pellicule diaphane, à l’aura buissonneuse et brûlante, à les pulvériser finement dans toutes les directions, à les innerver de reflets opaques, mais opalescents.

Ajoutons ceci. La Loi est censée être transparente, puisqu’elle est faite pour être comprise et accomplie. Mais elle est aussi pleine d’ombres. Comment expliquer ce paradoxe ? La Kabbale s’en charge à sa manière, verbeuse et allusive.

La Loi se comprend assez bien en chacune de ses parties, mais c’est sa totalité qui, pour la plupart, reste incompréhensible, inscrutable. Son obscurité profonde est l’image dissoute de cette totalité insoumise. La totalité n’est jamais transmissible à des esprits partiels, partiaux ; en conséquence, ce qui est transmis paraît occulte (à ces derniers).

Cette leçon est ancienne, et je ne cesse de la retrouver partout où je pose mon regard. Par exemple chez Dante :

« Ô vous qui avez l’entendement sain,

voyez la doctrine qui se cache,

sous le voile des vers étranges. »

Enfer, IX, 61-63

Ce chant IX se rapporte au 6ème cercle de l’Enfer, où sont précisément assignés les hérésiarques et les disciples de toutes sectes.

Ceux qui s’efforcent de voir la totalité peuvent penser à cet homme, dans la nuit, surpris par l’éclair éblouissant de l’orage, qui révèle soudain tous les détails obscurs, et l’ampleur du monde, et qui tout aussitôt prive l’œil aveuglé de sa force.

« Ainsi la lumière vive m’enveloppa,

me laissant entouré d’un tel voile de son éclat,

que plus rien ne m’apparaissait. »

Paradis, XXX

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