La Fin des grands récits. 1

« Ma grand-mère était née en 1922, les arrestations et les exécutions, elle avait vu ça toute sa vie, toute son existence… Après sa mort, ma mère m’a révélé un secret de famille… Elle a écarté un rideau… soulevé un voile… Quand mon grand-père était revenu d’un camp du Kazakhstan en 1956, c’était un sac d’os. Et elles n’ont dit à personne qu’il était leur mari, leur père. Elles avaient peur… Elles disaient que c’était un étranger, un vague parent. Il a vécu avec elles quelques mois, et puis elles l’ont mis à l’hôpital. Là, il s’est pendu. Maintenant il faut… il faut que j’arrive à vivre avec ça, avec ce savoir. Il faut que je comprenne… (Elle répète.) Que j’arrive à vivre avec ça… Ce que grand-mère redoutait le plus, c’était un nouveau Staline et la guerre. Elle a passé à se préparer aux arrestations et à la famine. Elle cultivait des oignons sur le rebord des fenêtres et mettait du chou à mariner dans d’énormes casseroles. (…) Elle me répétait tout le temps: « Tais-toi! Ne dis rien! » Ne dis rien à l’école… Ne dis rien à l’université… C’est ainsi que j’ai grandi, parmi des gens comme ça. Nous n’avions aucune raison d’aimer le pouvoir soviétique. Nous étions tous pour Eltsine! »

Svetlana Alexievitch. La Fin de l’homme rouge. 2013. p.131

« Moscou est littéralement en train de mourir de faim, avait dit le professeur Kouznetsov à Trotski. Ce n’est pas ça la faim. Pendant que Titus faisait le siège de Jérusalem, les mères juives mangeaient leurs propres enfants. Quand j’aurai obligé vos mères à manger leurs enfants, alors vous pourrez venir me dire: « Nous avons faim ». »(Trotski, 1919)

Ibid. p. 20

« Ils ont commencé par jeter les enfants dans une des fosses… Et ils les ont recouvert de terre. Les parents ne pleuraient pas, ils ne suppliaient pas. Vous demandez pourquoi? J’ai réfléchi à ça… Quand un homme est attaqué par un loup ou par un sanglier, il ne va pas le supplier, l’implorer de lui laisser la vie… Les Allemands regardaient au fond de la fosse en rigolant, ils jetaient des bonbons dedans. Les politzei étaient complètement bourrés… Ils avaient les poches pleines de montres… Ils ont enterré les enfants. Et ils ont ordonné à tout le monde de sauter dans l’autre fosse. Nous étions là, maman, papa et ma petite sœur. »

Ibid. p. 234

« Ça, c’est la ville d’Orsk, près d’Orenbourg. Des trains de marchandise partaient jour et nuit pour la Sibérie avec des familles de koulaks. Nous, on montait la garde dans la gare. J’ouvre un wagon et, dans un coin, je vois un homme à moitié nu, pendu à une ceinture. Une mère berce un bébé dans ses bras, et l’aîné, un petit garçon, est assis par terre. Il mange ses excréments avec ses mains, comme de la semoule. » Ferme la porte me crie le commissaire. C’est de la racaille de koulaks! Il n’y a pas de place pour eux dans la nouvelle vie! » L’avenir… Il devait être magnifique… Il allait être magnifique, plus tard…. J’y croyais! (Il crie presque).

Ibid. p. 208

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