A propos de l’humiliation d’une femme enceinte, et de quatre visions divines

 

On n’est jamais si bien servi que par soi-même… Mais dans le contexte biblique, c’est une tout autre histoire.

Agar, servante de Sara, a conçu – à la demande de cette dernière – un fils avec Abraham. Et les choses se compliquent d’emblée.

Agar est chassée au désert par Sara qui tire aigreur de sa grossesse. On peut noter que le nom de Agar veut précisément dire « émigration », ce qui n’est certes pas un hasard.

Agar, enceinte et en fuite, rencontre un ange près d’une source dans le désert.

Notons – c’est important – que ce n’est pas le premier ange qu’elle voit.

Rachi rapporte que Agar a vu des anges à quatre reprises, notamment « dans la maison d’Abraham », et il précise « qu’elle n’en a jamais eu la moindre frayeur », car « elle était accoutumée à les voir ».

Le passage de la Genèse 16, 7-14 raconte en détail cette rencontre avec l’ange. Deux versets en condensent le mystère :

« Elle proclama le nom de l’Éternel [YHVH]qui lui avait parlé : « Tu es le Dieu [El] de la vision car, dit-elle, n’ai-je pas vu, ici même, après que j’ai vu ? » C’est pourquoi on appela ce puits : « le puits du Vivant de ma vision » ; il se trouve entre Cadès et Béred. » (Gen. 16, 13-14)

[J’ai traduit ces versets mot à mot, en m’aidant de plusieurs versions disponibles. La version de la Bible de Jérusalem, aux Éditions du Cerf, est presque inutilisable car elle se contente de reproduire pour le nom de Dieu une transcription de l’hébreu, et suggère de plus en note que le texte est sans doute « corrompu » (!). La traduction du Rabbinat français est meilleure mais elle ajoute des mots qui ne sont pas littéralement dans le texte original. Elle traduit la fin du verset 13 ainsi : « Tu es le Dieu de la vision car, dit-elle, n’ai-je pas revu, ici même, la trace du Dieu après que je l’ai vu ? ». Pour ma part je n’ai pas trouvé trace du mot trace dans le texte hébreu.]

Ce court texte appelle des commentaires, à la fois du point de vue de l’image et du son.

Parlons d’abord du son. Sara proclame le nom de l’Éternel, non en prononçant le nom imprononçable [YHVH], mais en l’appelant « El Roÿ » (Dieu de la Vision). Elle traduit la vision qu’elle vient d’avoir à l’aide d’un nom prononçable. Puis elle appelle l’Éternel une seconde fois avec un autre nom : «Haÿ Roÿ » (Le Vivant de la Vision), et se sert de ce nom pour nommer le puits.

Et puis il y a l’image. Dans le verset Gen. 16, 13 Agar emploie deux fois le mot « vision » et une fois le verbe « voir », et elle dit avoir eu une vision après avoir eu la première.

Il y a bien raccord entre la bande son et l’image : deux noms différents de Dieu pour deux visions successives.

Le premier nom est fort original. On ne le trouve dans la Bible que dans la bouche d’Agar : « El Roÿ ». Le second nom est tout aussi original : « Haÿ Roÿ ».

C’est pas mal, pour une servante chassée, de pouvoir trouver deux noms de Dieu !

Les deux visions successives de Agar, et le nom même qu’elle lui donne la seconde fois, témoignent que la vision est fort « vivante », qu’elle ne disparaît pas comme un songe, mais qu’elle vit dans son âme, comme l’enfant s’agite dans son sein.

Le texte, pris littéralement, indique que Agar a bien eu deux visions successives. Mais Rachi fait une autre analyse dans son commentaire du verset 9 : « L’ANGE DU SEIGNEUR LUI DIT. Pour chaque parole, c’était un autre ange qui lui avait été envoyé. C’est pourquoi pour chaque parole on répète le mot UN ANGE. »

Dans le texte, « l’ange » prend la parole à quatre reprises. Agar, si l’on suit Rachi, a donc eu quatre visions. Mais alors, si on ajoute les autres visions déjà vues dans la maison d’Abraham, Agar en a eu au moins sept ?

Alors ? Deux, quatre ou sept visions ? Je ne sais. En tout cas, plusieurs.

Autre chose à propos du son. L’ange qui parle la quatrième fois dit à Sara: « Tu mettras au monde un fils, tu le nommeras Ismaël, parce que Dieu a entendu ton affliction. » (Gen. 16, 11)

Ismaël peut en effet se traduire par « Dieu a entendu ».

Agar voit une vision et entend la voix divine, mais Dieu, lui aussi, « entend » Agar.

Mais pourquoi le texte ne dit-il pas que Dieu a « vu » son affliction ?

Mon interprétation est la suivante : Dieu, « voyant » Agar, ne la voit pas séparément de son fils à naître, et voyant ainsi la mère et le fils, il ne voit pas de raison d’affliction, car il voit la vigoureuse poussée de vie à l’œuvre dans le sein de la mère, et sa joie contenue.

L’affliction de Agar n’a en effet rien à voir avec sa grossesse, mais elle a tout à voir avec « l’humiliation » que lui impose Sara. C’est cette humiliation que Dieu a « entendue ».

Mais alors, pourquoi l’ange qui prend la parole la deuxième fois lui dit-il : « Retourne chez ta maîtresse et humilie-toi sous sa main. » (Gen. 16,9) ?

Pourquoi est-ce que Dieu qui a « entendu » l’affliction et l’humiliation de Agar, lui demande-t-il de retourner et de s’humilier davantage encore ?

Question fort difficile.

La réponse la plus courte, la plus dense, que je puisse concevoir, est que Dieu, sans doute, réserve aux humbles, aux humiliés, une plus grande gloire. Car le Très-Haut, le Tout-Puissant, n’a sans doute que faire de l’orgueil des hommes et de l’arrogance des maîtres.

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