« Accomplis son désir comme si c’était le tien »

« Ben Bag Bag dit : Tourne-la et retourne-la, car tout est en elle ; scrute-la, vieillis et use-toi en elle, et d’elle ne bouge pas car il n’est rien de mieux pour toi qu’elle. »

Il s’agit là de la michna 22 du chapitre 5 du Traité des Pères, le Pirqé Avot.

Dans ce court enseignement, on peut être frappé par l’ambiguïté délibérée, et même, osons-le dire, par la souple insinuation avec laquelle Ben Bag Bag introduit et cultive l’allusion érotique – prise comme métaphore d’un enseignement de haut vol, réservé aux âmes d’élite.

Le sens premier est clair. Cette figure (féminine?), « en laquelle » il faut « s’user » est la Torah.

Déjà, le Cantique des Cantiques nous avait habitué à l’idée que des métaphores érotiques, et même les plus prononcées, pouvaient s’appliquer à traduire les réalités spirituelles les plus élevées, et les plus profondes.

Rambam, autrement dit Maïmonide, commente ainsi Ben Bag Bag: « Il déclare au sujet de la Torah : examine-la dans tous les sens et médite-la, car tout est en elle. Et il ajoute « Scrute-la » (תחזי), car si tu la regardes avec l’œil de l’intelligence, tu verras en elle le vrai, comme est traduit en araméen la formule « et il vit » par וחזא. Puis il dit : « Vieillis et use-toi en elle » c’est-à-dire affaire-toi en elle jusqu’au terme de la vieillesse et ne la quitte pas pour autre chose. »

Le choix de la métaphore implique une allusion, une comparaison entre la sainte Torah et une femme, – une femme qu’on aime pour la vie, jusqu’à la vieillesse, et « en laquelle » il faut tourner, retourner, s’user, et « de laquelle » il ne faut plus bouger.

Une telle métaphore est-elle licite ? Aux yeux du sage, tout dire est possible, pourvu qu’on n’attente pas à l’intention profonde. La métaphore de l’amour fidèle, conjugal, consacré par une vie entière, n’est pas un mauvais choix, même si elle oblige ici l’esprit à évoquer certaines images, qui se trouvent transformées, puis magnifiées, par leur glissement même.

Dans le même Traité des Pères, la michna 4 du chapitre 2 enseigne: « Il disait : Accomplis son désir comme si c’était le tien, afin qu’il accomplisse ton désir comme si c’était le sien. Suspends ton désir en face du sien, alors il suspendra le désir des autres en face du tien. »

Il est inutile d’insister, mais précisons quand même. Rachi commente ici: « Accomplis son désir comme si c’était le tien », même lorsque tu réalises ton désir, fais-le pour le nom des cieux. « Afin qu’il accomplisse ton désir comme si c’était le sien », afin que des cieux, l’on te donne bien et largement. « Suspends ton désir en face du sien » : compare le préjudice du commandement à son salaire ; « alors il suspendra le désir des autres », qui se dressent contre toi pour te nuire.

L’hébreu est une langue très forte, très crue, où l’on dit les choses directement, avec toute leur force. Le verbe aimer רׇחַם s’emploie par exemple ainsi : « Je t’aimerai, Éternel, ma force. » (Ps. 18,2) Le même mot, sous sa forme substantive, signifie : « matrice, sexe, sein, entrailles », et aussi, « vautour, oiseau immonde » (– ce nom donné en raison de l’amour du vautour pour ses petits).

Le mot désir, רָצוֹן ratson, veut dire complaisance, contentement, agrément, faveur, joie, plaisir, mais aussi grâce. Tout l’arc des sens est toujours présent, du plus matériel au plus spirituel.

On pourrait conclure que les mots sont comme autant d’échelles de Jacob, que l’on peut emprunter pour monter au plus haut des cieux, ou pour en descendre.

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s