Le secret des dieux

Les hommes de tous les temps et de tous les horizons ont perçu, au moins à un moment de leur vie, la possibilité d’un « mystère », la réalité de sa présence dans leur monde, sous mille visages. L’histoire des religions, la philosophie, l’anthropologie montrent qu’ils se sont toujours efforcés, de diverses façons et avec différents moyens, sinon de le deviner ou de le saisir, du moins de l’interpréter, de le traduire, de le formuler, de le représenter. Nombreux sont ceux qui ont cru ou ont espéré l’avoir trouvé, au terme d’une longue recherche, d’une intense initiation, ou d’une brève révélation.

Quels est ce mystère ? De quoi est-il le nom ? Quel secret enveloppe-t-il? Les réponses abondent, claires ou voilées, précises ou confuses, diverses, hétéroclites ou massives, monolithiques. Ont-elles des fondements analogues, des orientations communes ?

Le mystère se tient dans le cœur humain, ombre profonde, béance insondable, silencieuse, mais non muette.

Le poète ou le prophète peuvent-ils seulement en parler ? Une anthropologie du mystère est-elle possible?

La multiplicité des expériences personnelles et collectives du mystère est un fait, brut, indéniable, incalculable. Mais alors qu’ont à voir avec lui, avec son essence, les infinies variations de ses manifestations ? La neige tombe, et chaque flocon est unique. De la même lumière jaillissent des irisations sans pareilles.

Des myriades de mystères ont visité l’esprit des hommes depuis la plus haute antiquité. Les Védas, le Zend-Avesta, les culte de Mithra, d’Isis et Osiris, d’Orphée, de Dionysos, d’Hermès, d’Éleusis, la Gnose, la Kabbale ou les Cathédrales sont comme autant de flocons dans la tempête des temps.

Chaque flocon a vocation à se joindre à tous les autres pour former congères, glaciers, ou montagnes glacées. Ou, moins probablement, mais plus effectivement, fondre doucement dans la paume chaude de la main rougie.

Le mystère n’est jamais qu’une métaphore, et son étude n’est qu’un prélude. Ce que l’on cherche toujours, sans savoir ce que l’on cherche, ce n’est pas le mystère, qui est neige, eau, ou nuage. Ce que l’on cherche c’est ce qui vient avant la neige, l’eau ou le nuage, c’est ce qui vient avant le mystère, et qui est le secret des secrets, le secret des dieux mêmes.

C’est le secret dont tous les dieux ne sont que la forme fugace, c’est le secret du flocon qui donne une forme unique et éphémère au mystère de son apparition.

Il y a ce moment où l’explorateur, l’inventeur, le poète, le prophète, l’initié, le mystique découvrent subitement l’étendue incompréhensible de leur ignorance, de leur absolu non-savoir, plus infinis que leur monde. Tous, comme Sisyphe, retournent toujours à leur tâche. Tous font rouler sans fin leur pierre.

Mais comment oublier ce moment, où s’ouvre l’ombre sous la clarté des lampes ?

Tous, le poète ou le prophète, le savant ou le mystique, ont su prendre une poignée de neige fraîche dans leurs mains chaudes. Tous, ils ont pu faire fondre un morceau de nuage.

Tous, ils donnent en retour une forme ramassant leur recherche. Quelques mots ou une image, – pour incarner l’indicible, l’inconnaissable, le transcendant.

Millions de secrets condensés, tombés des nuages de la pensée flottante:

« Osiris est un dieu noir. »

« La jeunesse éternelle. »

« La lumière éblouissante jaillira de tous côtés. »

Les dix sephiroth.

Les treize attributs de Dieu.

« Mundus est statua, imago, Templum vivum, et codex Dei. »

« Cognitio Dei experimentalis »

« Après la mort, l’Atman existe encore. »

« Le  »Brahman » est  »Tajjalân » ».

« Purusa ».

« Soma ».

Etc. Etc.

Le mot « mystère » provient du grec μυστήριον, mystếrion, « rite secret », « doctrine secrète ». L’initié au mystère est un myste, du grec μύστης (mýstês), venant du verbe μύω (mýô), « clore ». L’idée portée par le mot est que le mystère est réservé aux initiés, appartenant à une société fermée, close, exclusive.

Le mystère propose, pour commencer, ce simple paradoxe : il révèle non ce qui est voilé, mais le voile, il ouvre les yeux, non sur ce qui est clos, mais sur la clôture.

Par chance, les mystères abondenti. Que révèlent-ils sur le voile, sur l’enclos ?

Je propose ici un parcours de libre et légère exploration des religions et des philosophies, des mythes et des cultes, à la recherche du mystère des « mystères », du voile des voiles, de la clôture des clos, du sans fonds sous les abîmes. Je compte y glaner quelques fruits dorés, ou trop verts, ou même blets. La matière est extraordinairement riche, la documentation abondante. Toutes les religions sont des flocons, qui donnent à penser le nuage.

Les formes varient, les expériences accumulées couvrent un vaste spectre. Toujours les mêmes questions reviennent.

  1. D’où vient le monde ?
  2. Qu’est-ce que l’être ?
  3. Où allons-nous ?

Les réponses fusent en tous sens, et dépendent des croyances et des cultures. Mais structurellement, si l’on peut dire, elles sont similaires, malgré le bariolé des noms et des idées. Les voici en substance :

  1. Du mystère
  2. Un mystère
  3. Vers le mystère.

Il n’y a pas de bon cap pour celui qui ne sait pas où il va, dit le marin. Comme l’un de ces navigateurs partis jadis sans carte à la recherche de Serendib, je me mets en quête de ce que je n’espère pas trouver, dans le seul espoir de trouver ce que je ne pense pas chercher.

Ceci est un journal de bord.

iParmi les cultes à mystères on peut énumérer encyclopédiquement, pour la seule sphère méditerranéenne – et sans pouvoir être exhaustif : le Culte d’Apollon, dieu solaire des arts et de la divination, le Culte d’Artémis, déesse lunaire de la chasse et de la virginité, le Culte d’Attis, fils et amant de Cybèle, le Culte du Baal d’Émèse , le Culte des Cabires, lié aux divinités chtoniennes et aux Mystères de Samothrace , le Culte de Cybèle et de la Grande Mère de Pessine, honorant Cybèle, la mère des dieux , le Culte de Despina , les Mystères dionysiaques, célébrant l’avatar orphique Zagreus , les Mystères d’Éleusis, honorant la triade Déméter, Perséphone et Hadès , le Culte de Glycon, l’oracle-serpent d’Abonuteichos , le Culte d’Harpocrate, avatar d’Horus , le Culte d’Isis, venant d’Égypte (la divinité du culte à Mystères n’a toutefois plus grand-chose à voir avec l’Isis traditionnelle) , le culte de Jupiter Dolichène, originaire d’Anatolie , le Culte de Mithra, les Mystères orphiques, liés à la légende d’Orphée , le Culte de Sabazios, le Culte de Sérapis, le dieu chtonien calatophore et, dans une moindre mesure, Osiris , le Culte des Telchines, divinités magiciennes de Rhodes , le Culte de Trophonios , le Culte de Zalmoxis.

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