Macron et l’âme russe

Macron, nouveau venu sur la scène internationale, s’est rapidement fait une réputation enviable en remportant (apparemment) un concours de serrage de mains, dont Trump était jusqu’alors le champion mondial. Les phalanges des deux chefs d’État, blanchies par l’effort, ont visuellement témoigné de l’intensité de la rencontre, et les images ont fait le tour du monde. C’est dire.

Peu après, Macron a éprouvé le besoin de se vanter, assez complaisamment, d’avoir prévalu dans ce viril échange. Il était manifestement conscient de la valeur symbolique du moment. Trump, pour sa part, n’a rien twitté à ce propos. Alors, victoire aux poings ? La médiasphère restera juge, en première instance. L’Histoire tranchera en cassation.

Juste après, Macron reçoit Poutine, au château de Versailles. Leurs échanges ont pris, à l’évidence, une forme moins physique, plus rhétorique – mais les corps parlaient leur langue inconsciente (« body language »). Poutine était figé, froid, discrètement méprisant, impatient d’écourter la séance, sans doute sans importance à ses yeux. Macron jouait avec une sorte d’application insistante ses quelques cartes de bon élève « occidental », défenseur des « valeurs ». Sur le fond des questions soi-disant traitées, on n’était pas très avancé. Macron avait-il tenté une harangue passionnée en faveur de l’Ukraine ou de la Crimée? Avait-il agité le spectre de sanctions accrues envers les oligarques et les intérêts russes ? Avait-il évoqué le sort des homosexuels tchétchènes, et selon quelles modalités précises?

On ne saura rien de tout cela. Versailles n’est pas un cadre très propre à satisfaire le goût du peuple pour le secret des cartes.

Macron, tout comme Poutine, nous dit-on, sont des «pragmatiques », des « réalistes ». Un concours de sourires glacés et quelques plans sur des mâchoires serrées ont fait provisoirement l’affaire, – jusqu’à quand?

Évidemment, toute cette comédie, ces jeux d’apparence, sont d’une parfaite futilité.

Macron est un micron, face à l’étendue des steppes, et son inexpérience ne lui a sans doute pas encore permis de se mesurer à la profondeur de l’espace russe.

Pour rester dans le domaine géographique, la superficie de la Russie dépasse 17 fois celle de la France. Beaucoup de ces terres lointaines et froides sont, certes, difficilement exploitables, du moins tant que le réchauffement climatique n’aura pas rempli son office. Mais les ressources potentielles sont immenses, et elles vaudront un jour plus que de l’or, dans une planète surpeuplée, au voisinage d’une Chine apoplectique, engorgée, polluée…

Un aspect crucial, géostratégique, de l’immensité russe est qu’elle touche à l’Amérique du Nord par les Aléoutiennes, et qu’elle relie d’un trait continu l’Europe à la Chine. Saint Pétersbourg et le Kamtchatka sont situés sur les deux côtés opposés d’un monde que les Russes se plaisent à nommer « eurasiatique ».

Veiller sur des intérêts géostratégiques aussi étendus, complexes, fragiles et menacés, demande une détermination sans faille, un pouvoir plus que fort, des polices secrètes et sans pitié, fort peu de complaisances « démocratiques », des armements nucléaires et divers, et une paranoïa assidue pour tout ce qui concerne la survie même de « l’âme russe » dans les contrées « eurasiatiques ».

La paranoïa géostratégique de « l’empire russe » n’est pas nouvelle… Elle habite depuis plusieurs siècles l’inconscient du peuple russe et sur-détermine l’attitude générale du moindre apparatchik, quels que soient les gouvernements du moment, tsariste, staliniste, brejnévien ou poutiniste.

Je ne vois pas que la petite chansonnette de Macron le centriste puisse ébranler l’ours russe de quelque manière que ce soit.

Un tableau de maître a saisi un moment de « scandale », lors de la visite de Pierre le Grand à Versailles, lorsque ce géant de 2 mètres a pris dans ses bras l’héritier des Bourbons, âgé de huit ans.

Les Russes, c’est ainsi qu’ils considèrent les Français : des enfants de huit ans.

L’histoire russe et pleine d’histoires épouvantables. Stalingrad, Leningrad, ou la Kolyma donnent une idée de ce que les Russes ont pu endurer, de la part d’envahisseurs extérieurs, ou de la part de leurs propres gouvernements. Tout est possible, absolument tout, dans ce pays immense.

Le « Temps des Troubles » évoque emblématiquement ce à quoi on peut s’attendre, en Russie, dès que l’on s’approche de la verticale du pouvoir.

La succession d’Ivan IV, dit le Terrible, ne se passa pas très bien. Il avait déjà tué son fils aîné en lui fracassant la tête d’un coup de sceptre, alors que celui-ci essayait de protéger sa femme enceinte de ses voies de fait. Il mourut fou, empoisonné au mercure. Les deux fils qui lui survécurent, moururent bientôt dans des circonstances non élucidées.

Le fils cadet, Dimitri était censé être mort à Ouglitch, en 1591, mais l’était-il vraiment ? Sa mère, Maria Fiodorovna Nagaïa, dernière épouse d’Ivan IV, attesta que non. Elle reconnut formellement comme son fils l’homme, nommé « Dimitri », qui entra en vainqueur à Moscou en 1605, – après la mort subite de Boris Godounov, le tsar du moment, suivi de l’assassinat de sa femme et de son fils.

« Dimitri », vrai ou faux, avait des idées avancées. Il voulait améliorer la condition des paysans. Mais il était aussi un peu trop « catholique » pour les boyards.

Le « Récit du sanglant et terrible massacre dans la ville de Moscou en 1606 »i met en scène la mort de ce « Dimitri ».

« Dimitri, se voyant poursuivi par les rebelles, se jette par la fenêtre. Les boyards achevèrent le prince. Mutilé il fut traîné sur la place publique comme si c’était un chien mort, ou de la charogne, et laissé là sur une estrade de planches, nu, déchiré et couché sur le cadavre de son favori, Basmanoff. La princesse, les seigneurs et les nobles polonais furent dépouillés. Le prince Vassili Chouiski fut élu. On affirma que Dimitri était un moine défroqué. Son nom véritable était Grégoire Otrepief. Il était sorcier, hérétique, n’observant ni fêtes, ni jeûnes. Il avait conspiré avec le pape contre la religion du pays. Il avait traité les boyards avec mépris. Il avait commandé un trône doré avec six lions en argent massif doré. Il avait profané les vierges vouées au service de Dieu, avait violé une des filles de Boris Fédorovitch [Godounov], et on l’accusait d’avoir célébré ses noces le jour de saint Nicolas, et d’avoir eu l’image de la Sainte Vierge suspendu au chevet de son lit nuptial. »

Ah ! L’âme russe !

iIsaac Massa. Récit du sanglant et terrible massacre dans la ville de Moscou en 1606. (1859)

Un âge d’angoisse

 

« Déjà bien avant 1933, quelque chose comme une odeur de roussi flottait dans l’air » écrivait, peu après la 2ème Guerre mondiale, Carl Gustav Jungi, en republiant une collection de ses textes datant des années 20, 30 et 40.

Un euphémisme peut cacher une vérité. Il y a cent ans, en 1917, dans les tranchées de la Grande Guerre, diverses odeurs planaient au-dessus des morts et des vivants, et le roussi était sans doute la moins difficile à supporter.

Que Marine Le Pen soit crédité de 40% d’intention de votes pour le 2ème tour de l’élection présidentielle en France, et que d’aucuns puissent même évoquer sa possible victoire (horresco referens), face à un candidat comme Macron, transparent, mince, inexpérimenté, imbu de lui-même, déjà gaffeur, sent aussi comme une odeur de roussi.

Ou pire encore.

L’humaine mémoire est à la fois courte et longue. Courte, dans sa course à l’immédiat, sa fascination pour l’événement. Longue par ses racines dans l’humus des cultures, dans l’inconscient des peuples, profonde et inoubliable par sa pénétration dans l’ADN mémoriel.

Toutes les horreurs dans l’Histoire, tous les massacres, tous les viols, toutes les guerres, toutes les infamies, commises ici ou là, dans le monde, ont laissé et laisseront des traces profondes, mnésiques, dans l’âme de chacun, n’en doutons pas.

Jung l’atteste :

« Une chose laide engendre quelque chose de vil dans notre âme. On s’indigne, on réclame le châtiment du meurtrier à grands cris, de façon d’autant plus vive, passionnée et haineuse, que les étincelles du mal braillent plus furieusement en nous.
C’est un fait indéniable que le mal commis par autrui a vite fait de devenir notre propre vilenie, précisément en vertu du redoutable pouvoir qu’il possède d’allumer ou d’attiser le mal qui sommeille dans notre âme.
Partiellement, le meurtre a été commis sur la personne de chacun, et, partiellement, chacun l’a perpétré. Séduits par la fascination irrésistible du mal, nous avons contribué à rendre possible cet attentat moral dont est victime l’âme collective […]

Sommes-nous moralement indignés ? Notre indignation est d’autant plus venimeuse et vengeresse que la flamme allumée par le mal brûle plus fortement en nous.
Personne n’y échappe, car chacun est tellement pétri d’humaine condition et tellement noyé dans la communauté humaine, que n’importe quel crime fait briller secrètement, dans quelque repli de notre âme aux innombrables facettes, un éclair de la plus intime satisfaction… qui déclenche, il est vrai — si la constitution morale est favorable — une réaction contraire dans les compartiments avoisinants. »ii

Lorsque des centaines de milliers de morts, en Syrie, au Yémen, au Soudan, et dans bien d’autres pays, se mettent à hanter inconsciemment les consciences, le terreau terrible, l’humus de l’horreur, prépare lentement, sûrement, sa germination. Lorsque, jour après jour, des migrants se noient dans l’eau bleue de la Méditerranée, dans l’indifférence sourde, quelque chose de fondamental opère sa silencieuse chimie dans l’âme gavée des peuples alourdis.

Ils n’arrivent pas, pourtant, ces migrants, sur la riante Côte d’azur, où le vote Le Pen va faire un malheur. Mais ils arrivent, par d’autres barques, dans la mémoire hantée des peuples, – et même le Styx n’est pas une barrière sûre.

Quelque chose se prépare. Peut-être pas cette fois-ci. Mais pourquoi pas, par exemple, dans cinq années ? – quand un Macron, démonétisé après son incapacité prévisible à résoudre d’inextricables problèmes économiques et sociaux devra affronter des urnes plus fatales.

Une vague de pessimisme balaye le monde occidental depuis le début du 3ème millénaire. La chute abyssale de la confiance, la corruption des clercs, la trahison des politiques, la poursuite du lucre, et surtout l’absence du sens, s’abattent sur des esprits mal informés, perdus dans la complexité, l’absence de tout soleil clair.

Il n’y aura pas de solution nationale à des problèmes de portée mondiale. Pourtant, les populismes nationalistes prolifèrent. La planète est déjà trop petite, et tous ils proposent de la rapetisser encore plus, de l’étrangler en la parsemant de cloisons, de murs, de barbelés.

Un sentiment d’être étranger à ce monde fait d’empilements de nationalismes étriqués m’étreint.

Il fut un temps de crise utile à évoquer aujourd’hui, me semble-t-il, celui des derniers siècles de l’empire romain.

Le paganisme se mit à décliner, en même temps que les vertus romaines. Une idéologie étrange, venue d’Orient se mit à occuper les esprits. Les gnostiques chrétiens prêchaient la fin du monde ancien, ils se proclamaient « un peuple élu étranger », revendiquaient « une connaissance étrangère », et voulaient habiter une terre « nouvelle » et « étrangère ». L’Épître à Diognète donne une idée de ce sentiment d’étrangeté dans un monde finissant : « Ils résident chacun dans leur propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés (…) Toute terre étrangère leur est une patrie et toute patrie une terre étrangère. »

On pourrait retourner ces paroles comme un gant.

La crise du paganisme romain d’alors trouve un parallèle avec la crise des valeurs chrétiennes, humanistes, aujourd’hui. Les grands récits sont morts, dit-on.

Un nouveau grand récit émerge.

Mais il sent le roussi.

Ou pire encore.

i C.G. Jung. Aspects du drame contemporain (1947).

iiIbid.